Il faisait un cagnard terrible sur l'autoroute qui menait à Orléans. Un soleil à changer la planche arrière en barbeuk. La vitre baissée, le coude sur la portière, l'autoradio à donf, j'échauffais mes cordes vocales ; "Oh putaiiiiin Goldoraaaak est moooort !". La grande classe. Ce soir, dans la Capitale (du Loiret) se tramait le plus grand concert de ce siècle à peine naissant et déjà si pitoyable. Orléans allait burning pire que dans ma caisse, The lost gang in town était de retour.
Orléans ville phare du rock, haut lieu du punk, la Clash City Rocker par excellence. Il n'y avait pas de meilleur endroit dans ce bloody hexagone pour reformer le gang mythique, et Joe Strummer, fin connaisseur de la géopolitique keuponne française ne s'y était pas trompé. Pas plus que de la ville, le choix du lieu ne pouvait engendrer le moindre doute. "The Carreau of the Halles", illustre bar, mondialement connu à des kilomètres alentours. C'est donc bien sur l'immense esplanade située au croisement du boulevard de l'Empereur (Imperator Bvd) et de la rue du Poirier (Pear Harbour Street), qu'aura lieu le départ de feu. 
Je gare mon Ax sur les quais (un quai de Loire, comme le chantait les ludwig von 45). Le quartier a été bloqué, la police est sur les dents, on raconte qu'à l'hôtel de ville l'ambiance était tellement électrique que le maire aurait fait disjoncter le réseau informatique lors du tchat municipal rien qu'en touchant l'écran. Des cars entiers de fans japonais sont attendus, ils ne viendront jamais ; à l'heure où j'écris ces lignes, les chauffeurs chercheraient encore la bonne sortie d'autoroute.
Mon sésame en poche (un magnifique ticket bichromique), je trace vers le Carreau of the Halles. Je veux commander une bière, mais poli, et prudent, j'attends que la barmaid, Camille (que l'on surnomme Minnie dans le milieu, à cause de ses deux adorables.. chignons) ait fini de baffer deux pochtrons lourdos et de calmer la taulière qui commençait à sortir les cartouches.
Ma bière en pogne et la vie sauve, je décide d'aller me recueillir un instant devant la basidrale (j'arrive jamais à me souvenir ce que c'est que ce truc, alors dans le doute, je concatène). Et la suis bloqué par une demi-douzaine de semi remorques. Topper Headon, arrivé avant les autres membres du gang installe sa batterie, et dirige la vingtaine de roadies qui déploie le matos et les centaines de kilos de son. Quand la scène est enfin prête et que les semis commencent à dégager les lieux, un bruit de tonnerre résonne le long des murs de la city. C'est Joe strummer qui remonte Imperator Bvd au volant de sa Harley Davidson. De jeunes orléanaises se pâment aux fenêtres en tapissant la rue de pétales de rose. Mais le rebelle londonien s'en fout, ça fait deux ans qu'il est mort et il cherche une place pour garer sa mob.
Je hèle Joe (avant qu'il ne parte buter je ne sais qui avec son gun dans ses mains) et demande si je peux me rendre utile. "You shall not rester là monsieur" me dit un gars du service d'ordre. Bon. Je retourne voir Ben Laden, un pillier du Carreau of The Halles, qui m'indique le chemin le plus court pour aller à la "Pipe in wood", histoire que je chope le Libé du jour ; ya un dossier sur les blogs. Un blogueux est attaqué en justice par la mairie de Puteaux. "Puteaux'z calling to the cyberworld, come out of the cupboard, you blog boys and blog girlz". Cela dit, avec deux ministres de l'intérieur à la tête du gouvernement, il faudrait pas se montrer trop avide de liberté d'expression. En même temps, y'en a qui racontent vraiment n'importe quoi sur le net.
La soirée avance tranquillos. Et à mesure que le soleil descend, la pression monte. Sur l'esplanade qui fait face au Bar, ils sont tous là. Avec Mick Jones et Paul Simonon qui viennent d'arriver, les Rude Boys sont dans la place. Le Boulevard impérial est bondé, chacun attend la déflagration. La tension est à son comble quand une rumeur se met à circuler ; une guest star cultissime aurait rejoint le groupe pour cette soirée d'anthologie. La présence d'un quatrième micro devant la scène alimente les imaginations les plus délirantes. Untel prétend avoir vu Robert Plant traîner ses guêtres dans le tramway, un autre cru reconnaître Bernie, un autre a croisé Philippe Risoli. Les spots s'allument, le rouge illumine la scène. La révolution rock peut commencer.
Le gang se rue sur scène. Et, mêlés aux cris de jouissance de la foule en délire, un léger flottement parcours le public. Un chanteur dégingandé, à la veste en jean sans manche s'empare du micro central. Joe Strummer hurle dans un français quasi irréprochable "et voici le chanteur de AC-DC!".. oh putain Bon Scott !! La foule en transe acclame le chanteur australien venu prêter voix forte à Joe Strummer. C'est la grande réconciliation du hard rock et du punk. C'est du délire. Ya pas à dire, ces morts, ils sont trop balèzes.
Orléans is burning, le show peut commencer. Les premières notes de "Career Opportunities" déclenchent le plus gros pogo que le Loiret ait jamais vu. La cathédrique tremble. "Janie Jones", "1977"... Topper matraque ses fûts tel un CRS un intermittent du spectacle. Paul Simonon sourit (c'est dire l'ambiance de folie). "Working for the Clampdown!" aura raison d'une demi douzaine de fans qui s'évanouissent, et de la corde en ré de Joe. Humble, celui qui vend ses doubles-albums au prix d'un seul tient absolument à changer lui-même sa corde. Et pendant qu'il s'affaire en retrait des autres, se produit un évènement qui fera les gorges chaudes de la presse musicale mondiale pour les semaines à venir. Le sautillant Mick Jones se met à jouer un petit air d'introduction à faire frissonner un public qui n'en croit pas ses oreilles. Mick Jones, Paul Simonon et Toper Headon, emmenés par un Bon Scott déchaîné reprennent "Camarade Bourgeois" de notre héros (multi)national pendant que Joe Strummer change une corde !!
Orléans vient d'entrer dans l'Histoire. Le 11 juin 2005 restera à jamais marqué dans les manuels scolaires à la rubrique "punk".
Joe revient sur le devant de la scène, et finit d'accorder sa gratte en gueulant "Camawade bouwgeois camawade feussapapa!" On ne compte plus les pâmoisons et les arrêts cardiaques dans le public. Le Samu est débordé. Et on va manquer de bière.
D'ailleurs le gang à soif, et de toute évidence les frigos du tour bus sont vides. Joe Strummer, qui est un gars
fort sympathique et pragmatique ("a fucking bastard" comme on dit dans Shakespaere) mate le public, se remémore ma tronche et me demande dans un français pour le coup approximatif (de l'orléanais sans doute) un truc du genre "eh you, puisque tu voulais te rendre utile, va donc chercher des bières, nous avoir soif". Je m'exécute. Etant investi d'une mission par le groupe himself, je n'ai aucun mal à fendre la foule qui s'écarte devant moi tel les eaux devant moïse. Arrivé au bar, Minnie la barmaid m'annonce qu'un gonzesse vient juste de taxer des binouzes pour le gang. Bon. Ne voulant pas risquer l'incident diplomatique (aka une paire de baffes), je ressors du troquet les mains vides. J'ai raté mon heure de gloire, j'aurais pu entrer dans les annales comme celui qui a sauvé LE groupe de la dessiccation lors DU concert à Orléans. Tant pis, qu'ils crèvent (de soif).
Le plus drôle est que les bières taxées par la meuf n'ont jamais vu les gosiers du gang. Il faut croire que certain(e)s se sont bien déshydraté(e)s à leur santé !
Cet intermède taquin passé, retournons à notre esplanade où les décibels furieux ensevelissent la tranquillité ordinaire du bord de Loire. "What's my name" succède à un "London's burning" de folie. Et puis c'est l'heure du "medeley" qui verra en son milieu une interprétation fulgurante des "Guns of Brixton".
"White riot" viendra conclure ce moment historique et tentera d'avoir raison des plus forcenés des pogoteurs.
Ce ne fût bien évidemment pas le cas. Alors que les roadies commençaient à plier le matos, le grondement du public avide de décibels et de rébellion se fit de plus en plus intense. Le groupe, ne pouvait rester insensible à cet appel. Il revint sur scène pour faire ce que la foule venue du monde entier attendait avec impatience ; une série de reprises des Brigitte Bop. Dans une imitation hallucinante de Charles Bop, Mick Jones fût époustouflant, au moins autant que Bon Scott en Gob et Joe Strummer en Bastos Bop. Paul Simonon était méconnaissable grimé en Yann et Topper Headon fût très bon dans ses mimiques à la Lollux.
Bon évidemment, même en jouant des morceaux des Brigitte Bop, les Clashes ça reste les Clashes, c'est clair. Et là où ils sont super balèzes, c'est qu'ils ont même réussi à reprendre des morceaux inédits. Et ça, c'est pas donné à tout le monde.
La soirée s'acheva sur un "moi demain" d'anthologie où jamais punk ne vit communion plus intense entre le groupe et son public. Ce coup-ci la salve était bel et bien finie. La victoire était totale. La révolution rock est de retour. Aujourd'hui Orléans, demain le monde.

